La guerre du Vietnam sur le Net

The Diplomat

14 août 2012

Bien que les liens avec les Etats-Unis s’améliorent, une immolation survenue récemment à Hanoi démontre la dégradation du pays en matière de droits de l’homme et d’atteintes à la liberté d’expression.

Le 30 Juillet, Dang Thi Kim Lieng s’est immolée par le feu devant le bâtiment du Comité populaire de Bac Lieu dans le sud du Vietnam. Elle est morte de ses blessures sur le chemin de l’hôpital. Lieng, âgée de 64 ans, protestait contre la détention de sa fille Ta Phong Tan, arrêtée le 30 Septembre 2011 et qui devait passer en jugement le 7 Août. Nous savons à ce jour que l’audience a été reportée à une date indéterminée.

Tan, ainsi que Phan Thanh Hai et Nguyen Van Hai, plus connu sous le nom "Dieu Cay," était membre de l’association des journalistes indépendants, un groupe non autorisé prônant la liberté d’expression au Vietnam. Sans autorisation du gouvernement – obligatoire pour fonder une association – celle-ci a été jugée illégale.

Les trois blogueurs doivent être jugés en vertu de l’article 88 du Code pénal vietnamien (propagande contre l’Etat). La peine maximale peut aller jusqu’à 20 ans de prison, bien que la plupart des blogueurs déjà passés en jugement ont été condamnés à des peines moins sévères. Ils font partie de la dernière vague d’arrestations de blogueurs et d’autres dissidents. Selon Human Rights Watch dix militants ont été condamnés cette année.

Tant les États-Unis que les Nations Unies ont exprimé leur inquiétude, et les Etats-Unis ont appelé à libérer les trois blogueurs vietnamiens. Reporters sans frontières a qualifié le geste de Lieng d’ « acte de désespoir ».

Cette année, comme dans les années précédentes, on a beaucoup parlé de droits de l’homme au Vietnam. Généralement, ce sont souvent les dissidents s’exprimant sur leur gouvernement qui ont attiré l’attention. D’autres fois, des cas de répression basés sur les croyances ou l’appartenance ethnique font aussi les gros titres.

Lorsque la secrétaire d’État Hillary Clinton s’est rendue à Hanoi en Juillet, elle a mentionné les droits de l’homme, en disant : « Il y en a qui affirment que les pays en voie de développement économique doivent d’abord s’occuper de leur croissance économique, viendront ensuite les réformes politiques et démocratiques. Mais c’est se projeter à court terme. Réforme politique et croissance économique sont liés ».

Les Etats-Unis possèdent une communauté vietnamienne forte et structurée – dont la majorité des anciens ont fui le régime communiste. Ils détiennent suffisamment de poids politique pour que des députés, telle que Loretta Sanchez en Californie, pousse régulièrement le Vietnam à faire des droits de l’Homme une priorité.

Le 25 Juillet, Allen Weiner de la faculté de droit de Stanford, a déposé une requête auprès des Nations-Unies concernant la détention arbitraire de 17 militants de l’Eglise Catholique Rédemptoristes au Vietnam.

Cependant, malgré toutes les pressions et les déclarations qui ont pu être faites, la situation au Vietnam ne s’est pas améliorée. Dans un communiqué de presse adressé aux médias, Weiner a appelé cela « un modèle croissant de violations des droits de l’Homme ».

La dégradation remonte en effet à 2008, quand la liberté de presse a été restreinte et que deux journalistes ont été arrêtés pour avoir écrit sur la célèbre affaire du PMU18 (en 2006, certains dirigeants du Parti ont utilisé d’énormes sommes d’argent provenant de l’aide japonaise et de la Banque mondiale pour miser sur des matches de football).

C’est cette année-là, qu’une nouvelle loi concernant les blogueurs est entrée en vigueur leur interdisant formellement de parler de politique.

Certains se posent maintenant la question de savoir si les États-Unis ont fait le maximum en matière de droits de l’Homme au Vietnam.

Carlyle Thayer, expert sur le Vietnam et professeur émérite de l’Académie des Forces de Défense Australienne, a indiqué que « les Etats-Unis ont du poids dans la mesure où les Vietnamiens ont réellement besoin des États-Unis. Le Vietnam souhaite que son président soit reçu à la Maison Blanche, ils veulent un partenariat stratégique avec les Etats-Unis, et ils veulent que les Etats-Unis lèvent les restrictions sur les ventes d’armes. Les députés américains ont bien précisé que tout cela ne pourrait se faire tant qu’aucune amélioration notable concernant les droits de l’Homme (dont la liberté d’internet) ne se fasse sentir. Malgré toutes les pressions américaines, la situation a empiré ».

Lors d’une réunion le mois dernier avec le Département d’Etat, des journalistes ont appris que même des conservateurs du gouvernement de Hanoi commençaient à entrevoir ce que pourrait leur rapporter d’entretenir de meilleures relations avec les Etats-Unis. Pourtant, les conditions imposées par les Etats-Unis ne sont toujours pas remplies.

« Ce que nous essayons de faire », explique un haut responsable du département d’Etat, « c’est ... de leur faire comprendre que s’ils veulent nouer de meilleures relations avec nous, ils devront prendre les mesures nécessaires sur le plan économique et devront améliorer leur gestion en matière de droits de l’Homme, ce qui en réalité, dans certains cas tend plus à se dégrader qu’à s’améliorer ».

Les États-Unis sont peut-être les plus loquaces, mais ils ne sont en aucun cas les seuls à vouloir que la situation des droits de l’homme ne s’améliore au Vietnam.

Le communiqué des Nations-Unies concernant l’immolation de Lieng stipule : « Un certain nombre d’arrestations et de condamnations à de lourdes peines sont intervenues ces dernières années suggérant une tendance inquiétante à restreindre la liberté d’expression, d’opinion et d’association des blogueurs, des journalistes et militants des droits humains qui remettent en question de manière pacifique la politique de leur gouvernement ». De retour à Stanford, Allen Weiner a déclaré au journal The Diplomat, « Nous espérons que le Groupe de travail de l’ONU sur la Détention Arbitraire confirmera ce que nous croyons : que l’arrestation de ces militants par le gouvernement vietnamien viole les engagements du Vietnam en matière de droits de l’homme ».

« Nous espérons que le fait que le Vietnam a violé les droits de l’homme de ces militants soit confirmé par une entité respectée et reconnue telle que le Groupe de travail des Nations unies sur la Détention Arbitraire encouragera le Vietnam à se conformer à ses obligations. »

La liberté d’expression est en effet inscrite à la Constitution du Vietnam. L’article 69 stipule que « le citoyen jouit de la liberté d’opinion et d’expression,… du droit de se réunir, de créer des associations et d’organiser des manifestations conformément aux dispositions de la loi. »

Ces huit derniers mots ont toutefois leur importance. D’autres éléments de la loi, tel l’article 88 qui définit la « propagande », peut prendre le dessus sur l’article 69, comme cela semble être le cas pour les trois blogueurs.

Mais pourquoi tant d’efforts pour si peu de progrès ? Ceci est en partie dû au fait que le Vietnam a privilégié ses relations avec la Chine au détriment de ses relations avec les Etats-Unis.

Le travail du Parti, du Politburo, ou du gouvernement est souvent opaque et beaucoup pense que ceux qui sont contre les Etats-Unis ou contre des relations plus étroites avec les Etats-Unis pourraient essayer de lancer des mesures de répression encore plus sévères pour ralentir une progression des relations avec les Etats-Unis.

Le Professeur Carlyle Thayer pense que « les conservateurs du Parti ne sont que trop disposés à jouer sur la question des droits de l’Homme pour empêcher d’améliorer ses relations avec les États-Unis ».

Ceci ne décrit pas toute la situation. On peut aussi s’inquiéter de la sécurité intérieure et d’une « évolution pacifique ». Avec une population les plus exponentielle d’internautes de la zone Asie et plus de 30 % de la population en ligne (dont 75 % vivent toujours à l’extérieur des villes, on peut craindre que des groupes ne se forment et s’organisent en ligne.

Il reste encore à voir si des relations plus étroites avec les Etats-Unis peuvent se former alors que certains membres du gouvernement considèrent encore ces relations comme une menace de sécurité nationale. Il est cependant certain que d’autres blogueurs seront arrêtés malgré toutes les protestations internationales.

Source : The Diplomat