Activisme numérique au Vietnam

Duy Hoang

Sommet de Genève sur les droits de l’homme, la tolérance et la démocratie

8-9 mars, 2010

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C’est un plaisir d’assister au Sommet de Genève avec un si grand nombre de militants des droits de l’homme et de la démocratie à travers le monde. Je voudrais partager avec vous le pouvoir de l’activisme numérique pour favoriser le changement politique au Vietnam. Pour comprendre l’impact révolutionnaire qu’Internet peut avoir sur le pays, il faut tenir compte de ces trois éléments :

- L’utilisation d’Internet s’est développée rapidement au cours des dix dernières années. Aujourd’hui, il y a environ 25 millions d’internautes au Vietnam. Ils n’étaient que 200 000 il y a dix ans.

- Plus de la moitié de la population du Vietnam est âgée de moins de 30 ans. Comme les jeunes partout dans le monde, cette nouvelle génération de Vietnamiens aspire à une vie meilleure. Elle est moins disposée à accepter le statu quo et elle est relativement technologiquement débrouillarde.

- Tous les médias au Vietnam sont gérés par l’Etat. Le Parti communiste contrôle toutes les télévisions, radio et journaux dans le pays. Il n’existe pas de médias indépendants.

Compte tenu de tout cela, Internet a un énorme potentiel pour ouvrir un système politiquement fermé. Nous voyons qu’au Vietnam, la blogosphère est de facto un média libre ; les réseaux sociaux sont devenus les nouvelles places de centre-ville où les gens peuvent librement se rassembler, et l’activisme numérique est une technique de pointe dans la lutte non-violente.

Durant les deux dernières années, les Vietnamiens ont tiré parti du Web pour s’informer et s’engager dans des sujets qui sont considérés comme politiquement sensibles par le régime. Les questions qui ont motivé les cyber-militants sont les suivants :

- La corruption des fonctionnaires :

Les blogueurs révèlent souvent au jour des affaires de corruption que les médias officiels refusent ou sont incapables de relater. Ces efforts peuvent être très créatifs.

Le « Nó Kià Club » [Nó Kià = Regardes celui-là] invite les personnes à publier les photos des somptueuses résidences des fonctionnaires du gouvernement et des membres du Parti Communiste. <http://clbnokia.wordpress.com/>

Un autre groupe de surveillance utilise un site de partage de photos pour documenter la fraude perpétuée par les hauts fonctionnaires. <http://www.flickr.com/photos/47624590@N04>

- Répression de la dissidence pacifique :

Lorsque les autorités vietnamiennes ont brutalement attaqué la militante démocrate Tran Khai Thanh Thuy et l’ont ensuite inculpée d’agression physique, les blogueurs ont exposé le fait qu’elle avait été manipulée. Ils ont montré que la photo publiée dans les journaux montrant l’homme que Mme Thuy était accusée d’avoir attaqué était fabriquée. <http://www.viettan.org/spip.php?article9064>

- Menaces environnementales :

En 2009, un mouvement populaire s’est uni en s’opposant à l’extraction de la bauxite dans la Région montagneuse et écologiquement sensible du Centre du Vietnam. En utilisant Internet, les organisateurs ont rassemblé des milliers de signatures et ont créé un site Web qui a reçu près de 20 millions de visiteurs. Tout aussi important, les blogueurs ont pu sortir cette protestation du monde virtuel en la rendant publique et en organisant une campagne de t-shirts attirant l’attention sur les dangers de la politique du gouvernement pour l’environnement et la sécurité concernant la bauxite.

- La souveraineté du Vietnam :

Les différends territoriaux avec la Chine et l’impuissance du régime de Hanoï face à ce problème ont été des questions brûlantes. En décembre 2007, les étudiants et les blogueurs ont organisé les toutes premières manifestations devant les bureaux diplomatiques chinois. Début 2008, ils ont protesté contre les Jeux Olympiques de Beijing alors que la flamme olympique passait au Vietnam.

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Réponse du régime

Les autorités vietnamiennes savent qu’ils ne peuvent pas couper Internet entièrement. Les investisseurs étrangers se retireraient en masse. Le gouvernement a alors recours à diverses formes de répression, de censure et de sabotage pour restreindre la liberté d’Internet. Bon nombre de ces mesures, y compris les arrestations de blogueurs et de pare-feu contre les sites web politiquement sensibles, ont été rapportées par les groupes internationaux des droits de l’homme.

Je tiens brièvement à mentionner deux nouveaux évènements. Le premier concerne Facebook au Vietnam. Aux alentours d’août 2009, le ministère de la Sécurité publique ordonne aux fournisseurs d’accès Internet au Vietnam de restreindre l’accès à ce site de réseau social populaire. En novembre, les fournisseurs d’accès Internet commencent à appliquer la directive. Fait intéressant, ni le gouvernement ni les fournisseurs d’accès Internet ne veuvent confirmer qu’ils bloquaient Facebook. Lorsque les utilisateurs vietnamiens de Facebook se sont plaints de coupures, quelques fournisseurs d’accès Internet ont prétendu qu’il y avait des problèmes techniques avec le système. Facebook a cependant publié un communiqué qu’ils n’étaient pas au courant de problèmes techniques avec le réseau.

Nous pouvons conclure que ni le gouvernement ni les fournisseurs d’accès Internet ne voulaient risquer un tollé général en fermant l’accès à Facebook, qui compte plus d’un million d’utilisateurs, y compris les expatriés au Vietnam et les nombreux enfants de l’élite dirigeante. Au lieu de cela, les autorités espéraient éliminer Facebook via une mort lente pensant que les utilisateurs en auraient assez de ces pannes inexpliquées. Les autorités ne s’attendaient certainement pas à ce que certains fournisseurs d’accès maintiennent l’accès à Facebook à leurs clients importants et non plus à ce que de nombreux utilisateurs d’internet au Vietnam apprennent à contourner les restrictions Facebook.

Les bonnes nouvelles concernant l’incident avec Facebook, c’est que même un régime autoritaire comme Hanoi doit prendre en compte la réaction du public à ses lois et décrets et ces lois et décrets ne permettent pas nécessairement d’atteindre les objectifs visés par les autorités.

Le deuxième récent évènement majeur est la vague d’attaques de pirates informatiques orchestrée contre des sites web critiques envers le régime et qui sont hébergés sur des serveurs externes au Vietnam. Ces pages web concernent des forums de discussion très populaires auprès des internautes vietnamiens comme X-Cafe, les sites web des groupes pro-démocratie comme le Viet Tan et le site du groupe Bauxite Vietnam qui est la principale voix du mouvement environnemental. Allant au-delà des pare-feu contre les sites politiquement sensibles, les autorités de Hanoi ont maintenant recours au cyber terrorisme. En attaquant des sites basés à l’extérieur du pays, le régime non seulement refuse la liberté d’Internet des résidents vietnamiens, mais il limite également l’accès des internautes à travers le monde. Les implications de ces cyber-attaques sont toujours en cours.

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Que pouvons-nous faire alors ?

La clé de l’activisme numérique est un internet libre. Viet Tan a lancé une campagne pour la liberté sur Internet au Vietnam. Voici trois des actions que nous poursuivons et auxquelles nous vous invitons à apporter votre soutien.

1/ Défendre la liberté sur Internet : C’est une question qui touche les droits de l’homme. En tant que signataire de nombreuses conventions relatives aux droits de l’homme, le régime de Hanoi doit respecter ses obligations internationales. La pression pour respecter le droit international est particulièrement importante cette année puisque le Vietnam préside l’ASEAN et siège au Conseil de sécurité des Nations unies.

Les autres acteurs importants sont les sociétés de technologie. On devrait rappeler aux entreprises qui fournissent des services Internet ou des infrastructures de réseau de la responsabilité civile de leur entreprise et qu’elles ne devraient pas aider ni encourager les gouvernements autoritaires à censurer l’information gratuite.

2/ Promouvoir les méthodes de contournement des pares-feu : Nous rendons les internautes vietnamiens autonomes en leur offrant des formations et en diffusant les connaissances sur la sécurité web et la mise en échec d’attaques. Le fait de surmonter les restrictions gouvernementales à la liberté d’information est un acte de principe de désobéissance civile du 21ème siècle.

3/ Demander la liberté des blogueurs emprisonnés : Depuis Octobre 2009, le gouvernement vietnamien a condamné 17 militants de la démocratie, dont plusieurs sont des écrivains et des militants Internet. Nous devons mettre un terme à ce genre d’arrestations et de détentions arbitraires au travers d’une campagne permanente, de l’intérieur du pays et de la communauté internationale, pour leur remise en liberté.

Je vous ai parlé du potentiel de l’activisme numérique au Vietnam et des moyens d’assurer l’accès à Internet qui est si important pour cet activisme. J’attends vos questions et vos idées avec impatience.

Merci.